Islamophobie et Foulard : L’interdiction qui pose question

féministe voilée

Ataulfo Riera et Sylvia Nerina

Dans le contexte d’une montée inquiétante de l’islamophobie un peu partout en Europe aujourd’hui, nous voulons expliquer ici pourquoi, en tant que militant(e)s anticapitalistes, féministes et antiracistes, nous nous opposons à la stigmatisation, aux discriminations et aux mesures répressives qui se multiplient à l’égard des femmes portant le foulard islamique. Nous voulons en particulier contribuer à réfuter l’opinion de pas mal d’hommes de gauche et de certaines féministes qui expriment leur désaccord et leur opposition au port du voile, soutenant, parfois indirectement, parfois volontairement, les interdictions et discriminations sociales imposées aux femmes voilées.

Tout d’abord, nous voulons préciser que la question abordée n’est pas un débat sur le bien-fondé du port du foulard en soi, mais bien la question de son interdiction généralisée et indiscriminée. Pour comparer les choses avec un autre registre, la défense du droit à l’avortement n’est pas une apologie sur l’avortement en soi, mais bien sur le droit au libre choix des femmes (et à elles seules) d’avorter ou non.

La question essentielle à nos yeux n’est donc pas d’être « pour » ou « contre » le port du foulard ou du voile intégral mais bien celle de défendre le libre choix des femmes de les porter ou non, et donc d’être contre toute forme d’imposition coercitive ou d’interdiction tout aussi coercitive. Ces deux attitudes, interdire et imposer, relèvent de la même posture paternaliste qui décide à la place des femmes comment elles doivent s’habiller ou comment elles doivent s’émanciper.

C’est au nom de la lutte contre un « symbole » de l’oppression des femmes et pour l’ « émancipation » des femmes de confession musulmane que bon nombre de progressistes soutiennent activement des mesures d’interdiction du port du foulard dans l’espace public ou dans le secteur public. Cette vision unidimensionnelle escamote purement et simplement les spécificités et les réalités plurielles qui recouvrent la pratique du port du foulard auprès des femmes musulmanes dans nos sociétés européennes. En réalité les mesures d’interdictions nuisent ouvertement avec ces objectifs proclamés car elles frappent durement celles qui affirment porter volontairement un foulard qui n’est nullement perçu à leurs yeux comme contradictoire avec leur volonté de s’émanciper, d’avoir une vie active ou publique. A cet égard, on remarquera de manière symptomatique et révélatrice que, tant que les femmes musulmanes restaient confinées dans des tâches subalternes ou domestiques, elles ne posaient pas de « problème ». Mais dès qu’elles accèdent aujourd’hui ou souhaitent accéder à une visibilité sociale, elles s’affrontent à des campagnes hystériques, à une chasse aux sorcières visant à les reléguer dans l’invisibilité, ce qui est inacceptable.

Quelle que soit l’opinion que l’ont peut avoir sur l’une ou l’autre forme vestimentaire féminine liée à la religion musulmane, dans tous les cas l’interdiction généralisée et indiscriminée est une mesure stigmatisante, sexiste et liberticide. S’il fallait interdire tous les «symboles d’oppression des femmes», le code pénal quadruplerait de volume au détriment de la liberté. En outre, on l’a dit, il est faux de considérer qu’un « symbole » représente universellement une oppression sans tenir compte du contexte social, politique, familial, dans lequel il est porté et qui peut le rendre alors ambivalent. Nous pourrions prendre l’exemple du maquillage qui peut (ou a pu), selon le contexte, être considéré comme une aliénation/oppression (« sois belle et tais-toi ») ou comme une émancipation dans un tout autre contexte historique ou sociétal.

Le foulard n’est donc pas un « symbole universel d’oppression des femmes »; sa signification réelle et concrète est ainsi complexe et multiforme. Acte intime de foi pour certaines, contrainte subie pour d’autres ou au contraire porté par rébellion contre l’autorité parentale, geste politique d’affirmation et de volonté de distinction dans une société « assimilationniste » qui stigmatise certaines femmes ainsi que leur culture d’origine, mesure de protection contre le machisme, volonté de préserver et contrôler l’image de son corps dans une société où il est soumis à une exposition marchande et stéréotypée… On ne peut pas ramener le port du foulard à une seule et unique explication.

Réduire, comme le fait la propagande islamophobe, toutes les femmes qui portent le foulard à la condition de « femmes soumises » qu’il faut libérer de gré ou de force ou, pire encore, à des « talibanes » qui mènent une guerre sainte pour « islamiser nos sociétés », c’est véhiculer et généraliser des stéréotypes essentialistes, c’est penser en dehors du monde réel et ne pas penser aux gens tels qu’ils sont dans leur complexité, y compris avec ce que l’on pourrait estimer être des contradictions (mais qui n’en a pas?).

Quel que soit le sens religieux qu’on lui prête et, à moins de tomber dans le « fétichisme », le foulard en tant que tel n’est pas en soi une preuve d’oppression, il ne l’est qu’à partir du moment où il est imposé par la contrainte, que ce soit par un régime ou par un entourage familier. Dans ce cas là, il s’agit plutôt d’une violence concrète, et nullement un « symbole », et elle doit être combattue en tant que telle, au nom du droit des femmes à disposer de leur corps.

Or, actuellement – à de très rares exceptions près – la lecture particulière du foulard comme « symbole d’oppression universel des femmes » est présentée comme une évidence qui ne souffre que peu de discussions. La parole des femmes – pourtant les principales intéressées – qui n’entrent pas dans cette lecture simpliste est, au mieux, niée, au pire suspectée d’être manipulée, de chercher à manipuler ou comme une preuve flagrante d’immaturité. Et celles et ceux qui osent contester cette vision partiale sont à leur tour suspecté-e-s d’avoir une faiblesse coupable envers l’intégrisme religieux et de « trahir » la cause des femmes.

Prendre les choses dans leur contexte

Un argument souvent entendu pour justifier l’interdiction du port du foulard est l’invocation de la situation des femmes qui subissent le port de ce foulard comme une obligation dans certains pays. Le sens du port du foulard est effectivement sensiblement différent selon que l’on est dans un pays où l’islam est dominant (et entre ces pays eux-mêmes ou à l’intérieur d’un même pays) ou dans un pays laïc, sécularisé, où le religieux a cessé d’organiser structurellement ou de manière hégémonique les rapports sociaux. Dans certains pays, la situation des femmes qui subissent une contrainte légale ou culturelle pour porter le voile n’est pas comparable à celle des femmes musulmanes en Europe qui, à l’inverse, sont plutôt encouragées – et de plus en plus contraintes elles aussi – à ne pas le porter.

A moins de croire au stéréotype orientaliste et caricatural selon lequel les femmes qui portent le foulard en Europe se réclament automatiquement des valeurs prônées par les pires régimes théocratiques, interdire le port du foulard dans nos pays en réaction à son imposition dans d’autres est une absurdité et n’est nullement un « acte de solidarité ». Ce n’est pas en limitant et en réduisant les droits et les libertés des femmes ici que nous aiderons d’autres femmes à en gagner ailleurs. Au contraire, son interdiction, chez nous, renforce et légitime son imposition là-bas.

Les femmes qui, ici ou ailleurs dans le monde, se battent pour ne plus être obligées de porter le voile font preuve de courage et doivent être soutenues, tout comme les femmes qui subissent une stigmatisation, des discriminations et des interdictions parce qu’elles le portent volontairement. Si, en tant que militants pro-féministes et antiracistes, nous voulons lutter contre toutes les formes d’oppression, notre obligation est d’être aux côtés de toutes ces femmes, qui plus est lorsqu’elle subissent des attaques de la part de « nos » Etats européens, de la droite et de l’extrême droite racistes ou « d’intellectuels de gauche » en mal de notoriété.

Emanciper les femmes par l’interdiction ?

Les lois visant à interdire le port du foulard dans l’espace public ou au travail sont présentées comme une bonne façon de lutter contre son imposition forcée, pour émanciper les femmes concernées et faire reculer l’emprise de l’intégrisme religieux. Mais, dans les cas où le foulard ou le voile intégral serait réellement imposé aux femmes par leurs maris, leurs parents ou leurs frères, la conséquence la plus probable de la prohibition, loin de l’émancipation recherchée, sera plus probablement le confinement de ces femmes dans la sphère domestique.

Il est pour le moins contradictoire qu’au nom de l’émancipation des femmes on leur interdise de suivre l’enseignement de leur choix; on leur refuse des emplois, on leur refuse le droit de faire de la politique, on leur interdise l’accès à l’espace public et on les menace même d’emprisonnement. Etrange manière de libérer les femmes que de les envoyer en prison ou de les reléguer au foyer et dans l’invisibilité sociale… D’autant plus qu’elles sont les seules à être visées par ces mesures, pas les hommes!

En définitive, ce n’est en rien le « dévoilement » (une pratique utilisée par ailleurs à l’époque coloniale… ) en lui-même qui changera le sort des femmes, mais bien leurs propres luttes et leur auto-organisation autonome, démocratique et unitaire, « voilées ou non-voilées », croyantes ou non croyantes, en faveur du droit à l’enseignement public de qualité, du droit à l’emploi et au logement, contre les discriminations salariales et la précarité, contre les préjugés et les violences sexistes, contre les remises en cause du droit des femmes à disposer librement de leurs corps… Ce sont ces combats, menées par elles-mêmes et pour elles-mêmes, qui leur permettront de briser l’oppression patriarcale (d’où qu’elle vienne) et certainement pas des lois imposées d’en haut, en dehors d’elles et en réalité contre elles.

En outre, les mesures discriminatoires d’interdiction confortent et renforcent idéologiquement l’intégrisme religieux qui, comme tous les intégrismes, est en phase avec la domination patriarcale et sexiste existant dans toutes les sociétés, y compris la « nôtre ». Le but des intégristes, quelle que soit leur « couleur» religieuse ou idéologique (nous pensons ici à un certain intégrisme prétendument laïc), est de couper et isoler leur communauté du reste de la société: les mesures d’interdiction à l’école ou ailleurs donnent ainsi du crédit à leur volonté de repli sectaire.

Le débat sur le foulard vient de droite et sert la droite

Avant tout, il faut bien prendre conscience du fait que ce sont l’extrême droite et la droite réactionnaire et populiste qui ont concrètement initié ces mesures et « lancé le débat ». L’interdiction des « signes religieux ostentatoires » a l’école ou ailleurs figure depuis longtemps dans les programmes des partis d’extrême droite. En Belgique, les premières mesures d’interdiction du port du foulard ont été prises au début des années ’80 par l’ancien bourgmestre raciste Roger Nols à Schaerbeek, un transfuge du PRL (ex MR) au Front National.

En septembre 2008, plusieurs des principaux partis d’extrême droite et populistes européens se sont réunis à Cologne contre « l’islamisation de l’Europe » et ont décidé de faire de ce thème leur cheval de bataille prioritaire. Depuis lors, que ce soit l’UDC en Suisse, le parti de Wilders en Hollande, le FN en France, le BNP anglais, le FPÖ autrichien, la Lega Nord en Italie, le NPD allemand ou le Vlaams Belang en Flandre, tous mènent une campagne active « contre l’Islam » et le fantasme halluciné de « l’islamismation de l’Europe »; en faveur de l’interdiction généralisée du port du foulard et du voile; contre la construction de minarets ou de cimetières musulmans, contre la nourriture halal dans les cantines, etc.

L’extrême droite a compris depuis un certain temps qu’un racisme « biologique » ouvert et déclaré ne lui permettrait plus de progresser au delà d’un certain seuil électoral. En s’attaquant à «l’Islam» et aux musulmans en général à partir de positions « culturelles », « laïques » – ou en en instrumentalisant y compris les droits des femmes et des homosexuels dont ces partis sont pourtant des adversaires acharnés -, l’extrême droite évite ainsi les écueils des procès pour racisme et veut brouiller les pistes. Mais personne ne devrait être dupe: c’est bien les populations d’origine arabe et issues de l’immigration en général qui sont visées et stigmatisées comme boucs émissaires de la crise, comme des « corps étrangers », « l’ennemi intérieur » à combattre au nom de la défense des « valeurs » d’une « civilisation occidentale » supposément menacée.

Cette campagne surfe également, depuis 2001, sur la vague d’islamophobie propagée par certains secteurs intellectuels, la classe dominante occidentale, par ses gouvernements et la plupart de ses médias de masse pour justifier idéologiquement les guerres impérialistes et néo-coloniales en Irak, en Afghanistan ou ailleurs dans un « monde arabo musulman » perçu et présenté comme un bloc homogène, figé dans son « arriération culturelle » et fondamentalement dangereux, irrationnel et par nature incompatible avec les « valeurs » démocratiques et le mode de vie occidental. La théorie du « choc des civilisations » et l’amalgame « musulman-terrorisme » cher au néo orientalisme vise depuis plus de 20 ans à remplacer le « grand récit » du « péril communiste » disparu avec l’effondrement du bloc de l’Est au début des années 1990. Il vise à entretenir la peur (qui annule la réflexion critique) et faire accepter des mesures sécuritaires, antisociales, répressives et antidémocratiques. L’islamophobie est fondamentalement devenue une nouvelle forme de racisme: la stigmatisation répétée et systématique, à coups de stéréotypes et de préjugés essentialistes, à l’encontre d’une partie de la population entraîne des discriminations très concrètes à leur égard.

Vouloir interdire le foulard, est-ce raciste ?

Pour des raisons souvent électoralistes, les partis traditionnels belges, MR en tête, ont embrayé sur cette campagne de l’extrême droite et sur la vague islamophobe afin de séduire et capter l’électorat d’extrême droite. En Belgique, le FN s’en est d’ailleurs publiquement réjouit car il voit ainsi ses «idées» se concrétiser, se légitimer et contaminer la société. En s’attaquant aux « immigrés » via l’Islam et les droits des musulmans, la droite et l’extrême droite font en outre d’une pierre deux coups: propager un « racisme respectable » et diviser profondément les travailleurs-euses et les progressistes puisqu’on mobilise des thèmes et des valeurs tels que la « laïcité », la « critique des religions » et le « féminisme » pour appuyer ces attaques.

Certains « intellectuels de gauche » auto-proclamés se posent en « chevaliers blancs » partis en croisade pour « briser les tabous » (en réalité, en enfonçant des portes ouvertes) et soutiennent ainsi activement l’offensive islamophobe en usant d’un pauvre vernis pseudo-progressiste. D’autres, à gauche, sous-estiment gravement l’ampleur de l’offensive islamophobe et raciste actuelle qui, avec l’arrière fond de la crise capitaliste, est pourtant lourde de dangers au regard des leçons tragiques de l’histoire. Lorsqu’ils se prononcent, même en partant sincèrement de positions laïques ou féministes, en faveur des mesures d’interdiction avancées par la droite et l’extrême droite, ils se trompent dramatiquement sur les moyens, sur les cibles, et tombent ainsi à pieds joints dans le piège. Sans être racistes ou islamophobes, ils font involontairement le jeu de la droite et de l’extrême droite.

Enfin, des gens de gauche ne s’inscrivent pas dans ces mesures d’interdiction et de discrimination, tout en exprimant néanmoins des critiques ou en se posant des questions sur le port du foulard, sur sa compatibilité avec les valeurs du féminisme et de la laïcité, sur l’Islam ou sur la place des religions en tant que telles dans la société. Tant qu’ils s’inscrivent dans le respect des droits fondamentaux d’autrui et ne débouchent pas sur une limitation des droits démocratiques et des libertés individuelles, ces débats, ces critiques et ces questionnements sont parfaitement légitimes et n’ont absolument rien de racistes ou d’islamophobes. Il peut, et il doit y avoir, une saine cohabitation entre l’entière liberté de culte (et le droit des croyant-e-s à exprimer individuellement leur croyance) et le droit à la critique de toutes les religions.

Le foulard, un enjeu pour la laïcité ?

Certains « supers-laïcs », qui se posent volontiers et de manière illégitime en dignes héritiers des combats héroïques du passé contre la domination absolutiste de l’Eglise catholique, semblent oublier le fait pourtant évident que l’Islam en Europe est une religion minoritaire d’une population souvent marginalisée socialement et économiquement. L’Islam, dans nos pays, est principalement la religion du pauvre, de l’exploité, de l’opprimé et du dominé, elle n’est pas celle de la classe dominante, des riches et des puissants comme l’est le catholicisme, religion autrefois institutionnellement hégémonique et toujours aussi prégnante malgré les apparences.

Dans un pays comme la Belgique, la lutte contre l’influence de la religion catholique et de ses courants intégristes (Opus Dei, Renouveau Charismatique…), qui sont extrêmement actifs et insérés dans les rouages de l’Etat et de la monarchie, est d’ailleurs bien loin d’être terminée. S’il y a aujourd’hui un réel danger d’un retour à l’ordre moral institutionnel et religieux, il vient bien de là et non d’une religion musulmane minoritaire en butte à des discriminations constantes dans la reconnaissance de simples droits élémentaires.

Pour masquer cette différence et tenter de mobiliser sur le terrain « laïc », on agite alors les fantasmes sensationnels de la « prise de pouvoir » des fondamentalistes musulmans sur l’école et la société; on évoque d’obscures et puissantes organisations islamistes qu’on est incapable ne serait-ce que de nommer; on invente de toute pièce le terme « d’islamo-gauchisme » comme d’autres par le passé agitaient l’épouvantail du « judéo-bolchévisme »; on érige artificiellement le foulard en tant que cheval de Troie de « l’Islam politique » ; on le transforme en fer de lance du retour de l’ordre moral.

Or, une femme qui porte un foulard n’est pas une « religieuse » au même titre qu’une nonne ou un curé en soutane : c’est une simple croyante. Porter un foulard montre que l’on est musulmane, cela n’incite personne à le devenir. Ce geste ne dit rien du tout en soi sur la conception particulière qu’elle peut avoir de sa foi. Telle personne peut ainsi porter un foulard et être clairement féministe, laïque, pour le droit à l’avortement et des homosexuels… Tout comme telle autre personne peut ne porter aucun « signe religieux ostentatoire » et être malgré tout une farouche intégriste religieux qui pratique un prosélytisme actif !

La laïcité et le combat laïc, c’est la séparation de l’Eglise et de l’Etat afin que les religions n’exercent aucun pouvoir politique et que l’Etat n’impose aucune forme de pensée philosophique. La laïcité implique donc de manière égale et complémentaire la liberté des cultes, la liberté de critiquer les religions (ce qui n’est pas la même chose que de stigmatiser des croyants) et la neutralité absolue des institutions de l’Etat vis à vis des religions. La laïcité n’impose donc pas la neutralité des individus, des usagers des services et de l’espace publics. Et encore moins l’interdiction des signes religieux individuels dans cet espace public, qui doit être pluraliste et respecter les convictions de chacun-e.

Si la religion doit être une affaire privée, cela ne veut pas dire qu’elle doit être invisible dans l’espace public: le port d’un foulard n’est donc pas incompatible avec la laïcité car cette dernière n’est pas l’imposition de l’athéisme ou la séparation et l’apartheid entre les croyants et les non-croyants, c’est au contraire l’organisation harmonieuse de leur vie commune.

Peut-on être marxiste et défendre le droit des femmes à disposer de leur tête ?

L’enjeu du foulard trouve sa place dans la lutte contre l’offensive islamophobe. Défendre ce droit ne signifie pas être « pour » l’Islam – ou « pour » telle ou telle religion en particulier, contre telle autre. Il faut lutter contre l’islamophobie car elle constitue un axe central de la propagande chauvine et militariste en Occident et une forme de « racisme respectable » véhiculé par la droite réactionnaire et l’extrême droite. Cela exige un combat – sans naïveté, ni « relativisme culturel » – contre les préjugés et les stéréotypes à l’encontre des musulmans et pour leur intégration à part entière dans le camp des travailleurs-euses et dans leurs luttes. Cela exige aussi, et surtout, de favoriser et de soutenir la lutte des opprimé-e-s eux mêmes, leur propre auto-organisation.

Tout comme les autres communautés religieuses, la communauté musulmane n’est pas monolithique: elle est traversée de courants, de débats, de contradictions internes. A moins d’avoir d’eux-d’elles une vision stéréotypée et essentialiste, les musulman-e-s, comme les catholiques, les juifs-ves, les athé-e-s ou les non croyant-e-s, sont différencié-e-s sur des bases sociales et politiques.

Comme marxiste ou libertaire, il convient de considérer que, comme toutes les idéologies, les religions ont des racines matérielles et sociales. Seule une société véritablement socialiste et autogestionnaire pourra jeter les bases matérielles qui permettront d’abolir les aliénations religieuses, mais certainement pas le «besoin» humain de spiritualité. Tant que nous sommes dans une société capitaliste divisée en classes, la religion aura toujours ce double caractère, contradictoire, souligné par Marx: à la fois « opium du peuple » qui aliène et détourne de la lutte des classes. Et celui de la religion en tant que « cri de la créature opprimée », de «coeur d’un monde sans cœur », à savoir qu’elle peut servir d’étendard conscient (comme dans la Théologie de la libération) ou inconscient à une lutte ayant un contenu progressiste, comme l’histoire en a démontré maints exemples.

Notre combat contre les aliénations religieuses est donc un combat idéologique qui se mène par la propagande, par notre interprétation marxiste de la société, et cela dans le but de convaincre, d’élever la conscience de classe et d’unifier les travailleurs-euses, et pas de les séparer. Il ne passe donc nullement par des lois d’interdiction qui frappent les simples croyants. Croire ou ne pas croire en une religion et l’exprimer est en même temps à nos yeux une liberté individuelle fondamentale qu’il faut défendre partout lorsqu’elle est remise en cause, et cela au même titre que le droit de critique envers toute religion.

Notre but fondamental doit être l’unité de la classe ouvrière, sans distinction ethnique ou religieuse, car le renversement révolutionnaire du capitalisme et la construction d’une société sans exploitation ne pourra être l’oeuvre consciente que de la majorité des exploité-e-s et des opprimé-e-s, croyant-e-s ou non croyant-e-s. Comme le soulignait Lénine: « L’unité de cette lutte réellement révolutionnaire de la classe opprimée combattant pour se créer un paradis sur la terre nous importe plus que l’unité d’opinion des prolétaires sur le paradis du ciel ». Et ce qui est valable pour la révolution l’est également, par exemple, dans le cadre d’une simple grève, où la division entre croyant-e-s ou non croyant-e-s ne peut jamais prendre le dessus sur l’unité des grévistes.

« Pourquoi se prendre la tête sur le foulard, ça divise la gauche et c’est secondaire »

La question qu’il faut se poser c’est pourquoi toute la gauche ne s’unit-elle pas clairement et ouvertement contre ces attaques racistes et sexistes orchestrées par la droite et l’extrême droite? Pourquoi ce qui semblait évident à gauche il y a une quinzaine d’années ne l’est donc plus aujourd’hui?

Y répondre, c’est aborder la nature des attaques de ces dernières années et la volonté de leurs auteurs de diviser les progressistes, c’est prendre en compte le poids de plus de 10 années de propagande islamophobe permanente et omniprésente. C’est comprendre également que les reculs, sur tous les terrains et sur tous les fronts – sociaux, politiques et idéologiques – dont se sont rendus coupables les partis sociaux-démocrates et écologistes ont contribué à brouiller les repères.

La question du port du foulard ne devrait pas représenter un clivage à gauche. La question essentielle devrait être la défense concrète de droits sociaux et de libertés individuelles et collectives, l’aspiration pratique des femmes à l’autonomie, donc à l’éducation, au travail et au libre contrôle de leur corps et de leur sexualité – contre toute forme d’ingérence dans leurs choix et droits individuels, y compris religieux. C’est sur ces enjeux et sur ces questions que « dévoilent » les velléités d’interdiction du port du foulard que la gauche devrait s’unir, avec tous les opprimé-e-s et les exploité-e-s, pour résister.

Dans l’abstrait, en elle-même, la question du port foulard n’est sans doute pas une question essentielle. Mais, pour les femmes qui le portent, les mesures d’interdiction, les discriminations d’accès à un enseignement public de qualité; à l’emploi; au logement; la stigmatisation permanente dont elles font l’objet dans les médias; la négation de leur parole et réalités vécues; les insultes, les regards méfiants ou haineux en public – voir, et de plus en plus, les agressions verbales et physiques quotidiennes -, tout cela n’est certainement pas « secondaire » et est vécu, à juste titre, comme une oppression de plus en plus pesante et intolérable.

La lutte contre les préjugés racistes et xénophobes n’est pas non plus une question secondaire. L’histoire fournit trop d’exemples montrant que la stigmatisation permanente et la violence verbale contre une communauté pavent le chemin pour la violence physique contre celle-ci. La vague islamophobe est de plus en plus haineuse et elle a déjà tué dans d’autres pays.

Ne rien faire contre les mesures d’interdiction du foulard au nom du caractère soi-disant «secondaire» de la question revient à s’aveugler sur ce qui est réellement en jeu aujourd’hui dans le contexte actuel de la crise capitaliste. Car, pour la droite et l’extrême droite, l’objectif va bien au-delà des femmes qui portent le foulard: aujourd’hui ce sont elles – et les « immigrés » en général – qui sont visées, demain ce seront toutes les femmes, les syndicalistes, les progressistes, qui seront dans le collimateur si on les laisse faire. Les lois d’interdiction du foulard élargissent par ailleurs les dispositifs liberticides déjà en vigueur au nom de la « lutte contre le terrorisme » et sont autant d’instruments aux mains de l’Etat ou de la justice de classe pour réprimer les luttes ouvrières et les mouvements contestataires.

« Dévoiler » toutes ces réalités et dangers; contrer les préjugés racistes et les stéréotypes islamophobes dans la classe ouvrière; donner la parole aux femmes concernées; favoriser leur auto-organisation démocratique et les mobilisations unitaires des femmes, avec ou sans foulard, tisser des liens entre leur combat et ceux du mouvement ouvrier, les mouvements sociaux et féministes pour l’égalité et la justice sociale, pour un enseignement public de qualité, pour le droit à l’emploi, à un revenu, à un logement et à une vie dignes, voilà quels doivent être les objectifs de la gauche.

La lutte contre l’offensive islamophobe et les discriminations (et violences) très concrètes qu’elle provoque – en premier lieu à l’égard des femmes – n’est donc pas pour nous une lutte «secondaire», elle s’inscrit au contraire pleinement dans notre combat général contre le racisme, le sexisme et le capitalisme.

Lire aussi :

Voilée et féministe de gauche ?

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2 réflexions sur “Islamophobie et Foulard : L’interdiction qui pose question

  1. Pingback: Un espace neutre, c’est quoi ? | mod.imaginaire

  2. Super article, de plus la reflection du pourquoi la gauche suit la droite sur ses terrains ses argumentaires plutot que de les affronter se pose pour beaucoup d’autre domaines.
    L’interdiction du voile est aussi deletere que l’obligation de son port et presente de la meme logique de domination de la femme par la société (qui n’est pas assez grande pour faire ses choix toute seule).

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