Voilée et féministe de gauche ?

féministe voilée

Sylvia Nerina

Les temps changent, l’oppression sexiste évolue et prend de nouvelles formes, mais certaines lignes directrices restent, comme notamment l’entrelacement entre sexisme et racisme qui donne toujours des cocktails détonants.

Le débat autour des « filles voilées » a fait couler beaucoup d’encre. Ces « filles voilées », présentées comme un concept et souvent peu comme des personnes avec une opinion. A droite, on invoque les luttes de « nos » féministes pour le droit à exposer leur corps pour justifier d’interdire à des jeunes filles portant le voile de se rendre à l’école si elles refusent de se soumettre à « nos » usages. Le problème est qu’à gauche aussi on entend très (trop) souvent un discours similaire. Même certaines féministes se rangent du côté de l’oppression de ces jeunes filles au nom d’un féminisme qui me semble finalement assez mal interprété.

Fondamentalement chaque féministe est libre de définir le féminisme à sa façon. Ce qui devient touchy c’est lorsqu’une forme de féminisme contribue à l’oppression d’un groupe de femmes. En gros, on pourrait résumer en disant que chacune a l’opinion qu’elle veut sur la signification du port du voile, mais de là à tenir un discours qui sera ensuite réutilisé pour légitimer, au nom du féminisme, des attaques sexistes et racistes, il y a de nouveau un pas à ne pas faire. La plus grande opposante au port du voile de mon entourage est une militante féministe qui est née et a passé une grande partie de sa vie en Turquie. Son opposition se base sur sa réalité et son expérience, car elle a vécu le port du voile comme le symbole très fort d’une oppression patriarcale encore fort omniprésente. Mais cette même amie et militante, n’énoncera jamais une opinion négative à l’égard des filles qui sont nées et ont grandi en Belgique ou en France, bercées de racisme et d’islamophobie dès leur plus jeune âge.

J’ai pu remarquer que fondamentalement autant à droite, qu’à gauche, que chez certaines féministes, on n’écoute pas ces jeunes (et maintenant moins jeunes) filles. On ne les écoute pas parce qu’il est plus facile de s’accrocher à nos propres valeurs sans devoir les remettre en question avec des opinions contradictoires. Mais la contradiction est quand même là, car lorsqu’une féministe uni sa voix à ceux qui veulent empêcher les femmes voilées d’aller à l’école, d’enseigner, d’exercer des fonctions publiques, sous prétexte qu’elles n’auraient qu’à retirer leur voile pour faire toutes ces choses et que ce serait même bon pour elles de se libérer de ce symbole de leur oppression patriarcale, on oublie une règle fondamentale du féminisme : « ne me libère pas, je m’en charge ! ». Comme je le disais plus avant, elle prend également le risque de voir son opinion « de féministe » instrumentalisée pour justifier une culture raciste qui banalise les agressions.

Je ne vais citer que deux exemples, et loin d’être des exceptions parmi je ne sais combien d’agressions, physiques, verbales, intimidantes, subies par les femmes et filles voilées en France et en Belgique. En aout de cette année (2014), le chef du protocole de la ville de Bruxelles arrachait de force le niqab d’une femme. Il justifiera son geste en disant « qu’il voulait lui faire comprendre que c’est interdit, ce qu’elle ne semblait pas comprendre ». Le fait que cette « justification » ait été relayée par bien des médias et des individus, sans commentaires, est symptomatique d’une vision assez archaïque et effrayante de la place des femmes. Cet homme a eu un geste de violence, en public, envers une femme, pour lui « apprendre » car elle ne semblait pas « comprendre ».

Quelques mois auparavant, en mars, à Bourges, en France, une femme voilée, à quelques jours du terme de sa grossesse, se faisait agresser en pleine rue et en plein jour par un homme blanc d’une 40aine d’années. Son agresseur lui portera plusieurs coups dans le ventre, après lui avoir arraché son voile en lui criant que « des gens comme vous ça ne devrait pas exister ».

Loin d’être des cas isolés, les situations qui voient des personnes se sentir un droit légitime à sermonner, insulter, juger, voire agresser une femme parce qu’elle porte un voile, sont une monnaie malheureusement courante. A tel point que certaines amies m’ont confié avoir renoncé au port du voile de peur de cette répression. « Victoire » crieront les féministes ou les militantes de gauche anti-voile ? Avoir tenu bon dans leur position émancipatrice (à l’européenne) aura amené ces femmes à renoncer au symbole de leur oppression ? Je ne crois pas. Au contraire, ces femmes auront intégré une peur encore un peu plus prononcée de s’affirmer, et ça ce n’est bon pour aucune d’entre nous.

Retirer son voile parce que la loi le dit et qu’au sinon on est punie (on ne peut pas aller à l’école, on ne peut pas enseigner, on ne peut pas exercer une fonction publique) ou garder son voile autrement on subit le jugement de ses proches, c’est exactement la même situation ; celle d’une jeune fille, d’une femme, qui n’est pas libre de choisir elle-même la façon dont elle veut être, dont elle veut vivre, ce qu’elle veut transmettre comme image d’elle-même. Dans les deux cas, c’est l’obliger à se conformer à ce que d’autres auront décidé pour elle.

J’ai rencontré Ilham Moussaid lorsqu’elle était en campagne pour le NPA ; avec son voile porté à la baroudeuse, son expérience de la vie dans les quartiers et son franc parler, c’était une militante remarquable. Elle portait le message de révolte de la jeunesse avec justesse et intelligence ; elle était fière comme on voudrait que toutes les jeunes filles le soient. Et pourtant, le parti anticapitaliste auquel elle avait décidé de consacrer son temps et son énergie n’a pas été capable de réaliser sa chance d’avoir recruté une telle militante et a permis que les préjugés racistes et islamophobes l’humilient et la fassent finalement abandonner.

Faut-il arrêter une définition rigide du féminisme avec des critères « symboliques » universellement reconnus ? Qu’est-ce que c’est qu’une féministe ? C’est une femme qui dans sa situation, dans son époque et face à l’oppression qu’elle constate, décide de s’opposer.

De notre côté de militant blanc, on semble porter des œillères qui ne nous permettent de voir l’oppression des jeunes filles issues de l’immigration de religion musulmane qu’avec un filtre de préjugés racistes : ces jeunes filles seraient prioritairement et principalement oppressées par des familles patriarcales qui font leurs choix de vie à leur place, et le foulard qu’elles portent sur la tête semble être devenu le symbole indiscutable de cette oppression. Mais nos œillères de militants et de militantes blanc(he)s nous empêchent d’écouter et de remettre notre opinion en question. Lorsque ces jeunes filles nous disent qu’elles portent le voile parce que c’est leur choix, on ne les écoute pas (on pense à leur place que c’est certainement la pression des hommes de leurs familles, écartant du revers de la main la possibilité que ces jeunes filles soient suffisamment fortes pour imposer leur choix, même à leurs familles). On n’arrive pas non plus à voir que les jeunes filles européennes d’origine musulmanes ne vivent pas la même réalité que les jeunes filles ayant grandi dans des pays pour lesquels la religion musulmane est aussi implantée que la religion catholique chez nous. On semble incapables de comprendre que ce ne sont pas toutes les petites filles de Persepolis et que leur réalité est autre. Ce sont des jeunes filles qui ont grandi au milieu du racisme et des regards en biais de l’islamophobie ambiante. Cette oppression-là est pour elles parfois bien plus pesante que n’importe quelle autre, et les forcer à retirer leur foulard (symbole dans lequel elles ont parfois placé une certaine fierté face au racisme ambiant) ne fait que renforcer cette oppression.

On n’empêchera pas un militant de militer avec un Tshirt Anarchiste, même dans un milieu marxiste. On n’empêchera pas une militante de bien se coiffer même si le dictat de la beauté est une claire expression du sexisme ambiant. Dans certains partis républicains on n’empêche même pas les candidats aux élections d’avoir des tendances royalistes. Alors y a-t-il réellement une autre raison que le racisme et l’islamophobie, couplé d’un certain paternalisme pour empêcher une militante volontaire de militer pour les idées anticapitalistes avec un voile sur sa tête ?

Ilham Moussaid pendant la campagne NPA

Ilham Moussaid pendant la campagne NPA

Lire aussi : Féminisme et anti-racisme, savoir d’où l’on part pour savoir où aller

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Une réflexion sur “Voilée et féministe de gauche ?

  1. Pingback: Islamophobie et Foulard : L’interdiction qui pose question | sexisme et gauche

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