« Féministe bourgeoise » Ou l’attaque au gros concept

femme dangereuse

Sylvia Nerina

Je me rends compte que je verse de plus en plus dans le billet d’humeur, mais lorsqu’on manque d’espace structuré dans lequel nos idées sont les bienvenues, ne se perd-on pas fatalement dans l’expression un peu brute de notre ressenti ?

 Pour ceux qui débarqueraient sur le blog, la plupart des sujets se situent ici dans les milieux militants de gauche et c’est donc dans ce contexte qu’il faut les situer. Le sujet que je veux aborder ici est une question qui me travaille depuis un certain temps, chaque fois que j’entends un camarade homme souligner le fait que je commencerais tout doucement à tomber dans le « féminisme bourgeois »… Je ne suis pas une grande intellectuelle et je souffre (comme beaucoup de militantes sans doute) d’une sorte de complexe d’infériorité intellectuel qui m’amène à ne rien dire dans l’immédiat lorsqu’arrive en face de moi une attaque ninja au « gros concept ». Parce que lorsqu’un autre militant vous sort son « gros concept », en bonne marxiste qui se remet constamment en question et qui remet constamment en question la situation, on ne voudrait pas se risquer à répondre trop rapidement sur un gros concept dont on suppose que l’ensemble des subtilités nous échappe.

 Par exemple, je me souviens encore de la première fois où j’ai osé critiquer l’attitude des directions syndicales dans le milieu ferroviaire face à des bons vieux « ouvriéristes » pour qui les directions syndicales sont, sans doutes imparfaites, sans doutes criticables, mais représentent une sorte d’institution en dehors de laquelle il n’existe point de salut. C’était au sein de la Ligue Communiste Révolutionnaire belge. La LCR a depuis connu des changements assez 180° dans ses positions par rapport au syndicat ; plutôt positifs et a-critique pendant une période, lorsque FGTB de Charleroi semblait se faire le fer de lance d’une nouvelle initiative politique à la gauche du PS (qui semble avoir pris un sacré coup de mou avec la percée électorale du PTB et son refus complet de s’intégrer dans une véritable dynamique unitaire anticapitaliste) ; redevenant ensuite ouvertement critiques de ces mêmes directions syndicales une fois cette initiative avortée. Mais à l’époque, cette même LCR vivait une réalité politique et démocratique relativement saine au sein de laquelle s’exprimaient plusieurs tendances non-explicites par rapport aux directions syndicales, certains anti-bureaucrates jusqu’à la moelle et d’autres tenant un discours du « j’voudrais bien que les directions syndicales fassent mieux, mais c’est un peu les seules qu’on a, donc on fera avec».

 C’est donc dans ce contexte que J’ai émis une opinion sur cette tendance des directions syndicales Cheminots et Transcom à mettre les travailleurs en opposition plutôt qu’à organiser l’unité. En effet, je me basait sur les témoignages de plusieurs travailleurs et travailleuses qui vivaient assez mal une mise en concurrence entre les équipes des différents dépôts et des différentes gares, alimentée par les permanents syndicaux. On peut supposer que cette mise en opposition a pour but de garantir aux représentants syndicaux une place hégémonique mais ce qui me semblait surtout important était de souligner le fait que cette situation avait comme résultat que les travailleurs se détournaient des syndicats classiques (parce qu’ils ne sont pas complètement cons les travailleurs, ils se rendent quand même bien compte qu’on se fout un peu de leur gueule) et se laissaient attirer par d’autres syndicats qui regroupaient uniquement un métier du rail (le roulant par exemple) afin de représenter les intérêts particuliers de ceux-ci et de leur créer un espace d’échange en dehors des carcans des syndicats traditionnels. Cet état de fait signifiait deux choses ; premièrement que la politique des grands syndicats les déforçait au final et deuxièmement que le problème de la mobilisation n’était pas uniquement la tendance à ne pas s’organiser des travailleurs (comme semblent souvent l’invoquer les permanents syndicaux lorsqu’ils doivent justifier le manque de motivation des troupes) puisque ces même travailleurs se tournaient vers d’autres formes d’organisation.

Corporatiste ! Voilà le gros concept que je me suis vue infligée cette fois-là. Bien ignorante de ce que ce vieux militant entendait par là et ne voulant pas dire de bêtises, j’ai laissé passer et j’ai attendu de m’être renseignée. Après quelques recherches, j’ai découvert la définition de ce dont on m’accusait : « Le syndicalisme corporatiste est une approche syndicale qui entend limiter son activité syndicale a la défense des intérêts des travailleurs de son champ professionnel. Elle ne prend pas en compte le contexte général de la société et ses conséquences sur les travailleurs. Cette approche syndicale conçoit son action au niveau de l’entreprise ou du secteur d’activité et se rapproche souvent d’un syndicalisme de service. » Si j’avais su au moment de l’échange la signification de ce gros concept, j’aurais pu continuer le débat et préciser que je ne défendais certainement pas une vision corporatiste du syndicat et que j’était bien consciente de la nécessité que les travailleurs s’unissent au-delà des métiers pour un changement de société. Mais que ne pas défendre une vision corporatiste du syndicat ne permet pas de faire l’économie du constat. Lorsque des travailleurs se détournent des syndicats historiques puissants pour se tourner vers des petits syndicats corporatistes, cela démontre qu’il existe un problème dans le chef des syndicats historiques et que c’est à partir de ce problème qu’il faut commencer à réfléchir.

Mais je n’ai pas développé cette explication, parce que je me suis laissée impressionner par un vieux militant qui m’a sorti devant tout le monde son gros concept.

Depuis, j’ai appris à me défendre face à « l’attaque au gros concept ». Premièrement, j’ai découvert que l’utilisation du gros concept a rarement pour but de faire évoluer le débat et chercherait au contraire à la clore. C’est donc souvent dans ce sens que la critique doit être reçue et non pas comme une raison de remettre entièrement notre argumentation en question. Ensuite, le militant qui sort son gros concept tombe souvent dans deux travers. Soit il utilise un gros concept qui n’a rien à voir avec la conversation à part la catégorie du sujet ou un gros cliché bien gras. Par exemple, vous parlez d’homosexualité et d’adoption et la personne en face vous évoque le nombre d’agressions pédophiles qui ont comme origine un membre de la famille. Alors, si on veut, oui il y a deux sujets communs, la sexualité et les enfants, mais ça s’arrête là. La façon dont le gros concept est avancé n’a absolument aucune base concrète dans l’argumentation à laquelle il prétend répondre ; on pourrait même dire plus platement : « ça n’a rien à voir ! ». Les personnes homosexuelles ont défendu leur droit à adopter des enfants ; rien dans cet état de fait ne permet de faire le lien avec la pédophilie en milieu familial à part éventuellement un bon gros préjugé bien gras sur les tendances pédophiles naturelles des homosexuels (préjugé dont j’espère qu’il a disparu de tous les diners de familles, même dans les milieux les plus reculés au niveau de la conscience).

Autre travers de l’utilisateur du gros concept, même si son gros concept tombe dans la bonne conversation, il est généralement utilisé sans aucune compréhension des paroles auxquelles il est sensé répondre. Et c’est là que nous arrivons à mon « attaque au gros concept » préférée : « tes arguments sont dignes du féminisme bourgeois » (variable à l’infini ; ‘tu deviens une féministe bourgeoise’ ; ‘tu es une féministe bourgeoise’, ‘je décèle chez toi des tendances féministes bourgeoises’ etc.)

Alors, les situations qui suscitent le plus souvent une attaque au gros concept du « féminisme bourgeois » sont lorsque des militantes de gauche expriment un désaccord avec la ligne générale du groupe de gauche (parti, collectif, syndicat,…) en expliquant les raisons féministes qui motivent leur désaccord. Bref, lorsqu’en tant que féministe on se radicalise et qu’on ne laisse plus passer des idées ou des lignes sexistes sans broncher.

Pourquoi on nous sort alors ce « gros concept » ? Le plus souvent, pour nous décrédibiliser. Le travers du féminisme bourgeois est de considérer que toutes les femmes ont en commun, et de manière prioritaire, l’oppression patriarcale. Ce n’est pas faux, mais, comme le disait Cinzia Arruzza, de là à considérer qu’une ménagère mariée à un ouvrier sidérurgiste a plus d’intérêts communs avec la femme de Bill Gates qu’avec son ouvrier de mari, sous prétexte que ce sont toutes les deux des femmes et qu’elles subissent toutes les deux, à leur façon, l’oppression patriarcale, il y a un gros pas à ne surtout pas franchir. On peut d’ailleurs remarquer que finalement le Féminisme Bourgeois et la Machisme-Léninisme développent le même travers, mais inversé. D’un côté nous avons une conception bourgeoise du féminisme qui met le féminisme sur une échelle de hiérarchie au dessus de la lutte de classe et de l’autre un Machisme-Léninisme qui hiérarchise aussi les priorités, plaçant la lutte de classe au dessus de la lutte féministe. Dans les deux cas ils se trompent, mais le développement de cette idée a pris un livre entier à Cinzia Arruzza, donc je ne vais pas m’y risquer dans ce texte. Mais pour en revenir au sujet, il n’y a rien de « bourgeois » dans le fait de développer un féminisme radical de gauche qui défende l’idée que oppression de classe et oppression de genre se croisent et se renforcent et qu’il n’est pas viable d’éliminer l’une sans s’attaquer à l’autre. Dans les faits, cela implique que si on veut avoir une politique syndicale efficace, il est nécessaire de s’intéresser aux secteurs ultras-féminisés et qui sont souvent les plus précaires. Cela signifie qu’un parti doit non seulement laisser la place aux femmes dans la représentation de ses idées, mais aussi, et surtout dans leur élaboration. Je trouve qu’on ne citera jamais assez la féministe espagnole Sandra Ezquerra lorsqu’elle dit que dans un parti, il faut regarder autour de soi et compter le nombre de femmes entre 30 et 50 ans, mères de familles et avec un métier ; si elles ne sont pas nombreuses, c’est un signal clair que ce parti n’a pas suffisamment intégré dans sa pratique les réalités de genre.

Une des dernières fois où un camarade m’a sorti son gros concept, c’est lorsque, lors des dernières élections, j’ai insisté pour que l’approche rédactionnelle de notre groupe concernant les partis en lice intègre, comme condition sine qua non, la place réelle des femmes dans les listes et lors de l’élaboration des programmes. Je ne parlais pas de compter combien d’entre eux avaient placé une petite étoile montante qui parle bien en deuxième place sur la liste, mais bien de la manière dont les femmes trouvent leur place dans leur parti, interviennent dans les choix des priorités, élaborent les programmes, choisissent les candidats et les candidates (et non pas « se laissent choisir »).

A cette proposition, le camarade, se faisant porte-parole de plusieurs, a gentiment commencé son argumentation avec une phrase sur mon humour, mon style, … et mes « douces obsessions ». « Obsession », quel choix de mot intéressant. Ma préoccupation féministe était donc une obsession, là où la préoccupation ouvriériste d’autres est un « combat ». On me reprochait donc une tendance répétée à juger un projet politique avant tout à travers la place que les femmes y occupent et à considérer que seules les femmes peuvent parler de leur situation dans la société et dans l’organisation où elles militent. Les camarades qui se veulent progressistes marquent généralement une pause vers ce moment-ci pour préciser que « loin d’eux d’idée de considérer que l’oppression des femmes est une question secondaire, mais… » (Traduire par « je ne suis pas sexiste, mais ») Et après le « mais » arrive la suite. Dans ce cas-ci, la méthode a été celle de noyer l’oppression patriarcale dans l’océan des oppressions diverses et variées. Si on doit donner priorité au critère « place des femmes » pourquoi ne pas faire la même chose avec les homosexuels ? Les immigrés ? Les musulmans ?

Personnellement, je ne trouve pas que cette question soit mauvaise. Effectivement, pourquoi faire l’économie d’un questionnement sur les organisations par rapport à la place qu’ils donnent aux autres groupes opprimés. Mais malheureusement, l’utilisation de ce gros argument n’est généralement pas une ouverture à prendre en compte l’ensemble des groupes opprimés, mais plutôt un prélude pour conclure que « prendre en compte tous les groupes opprimés n’est pas possible et que puisqu’il faut priorisé, ne tenons compte que d’une vision générale (essentiellement celle du travailleur blanc, hétéro entre 30 et 50 ans) et laissons le reste pour après la révolution quand les matins chanteront.

Enfin, cet épisode s’est fatalement conclu sur l’évocation de la menace « féministe bourgeoise » ; pourquoi Anne Demelenne et Michèle Gilkinet (bureaucrates embourgeoisées) seraient-elles, par définition, plus fiables pour parler de la place des femmes dans leur organisation qu’un militant, mâle mais combatif et partisan du féminisme ? Evidemment, dit comme ça, si on centre la focale du débat sur une mise en opposition binaire entre un brave militant de base qui se dit féministe et une grosse ponte syndicale qui n’a pour elle que le fait d’être une femme, l’argument semble sans appel. Mais cette méthode est une perversion du sujet. Le sujet n’est pas une mise en opposition de ces deux caricatures opposées. Le sujet est celui de la place de toutes les militantes, de toutes les travailleuses de base, qui ne sont pas des bureaucrates, dans une organisation syndicale ou politique qui prétend défendre leurs intérêts. Et faire l’économie du constat de la place qu’elles occupent, c’est se mettre la tête dans le sable. De même dénoncer que la répartition des postes de décisions ou des secteurs d’interventions au sein de ces organisations n’est pas représentatif de la place des femmes dans la société que nous prétendons changer ne signifie aucunement que nous ne voulons plus changer cette société ou que l’on s’embourgeoise. Cela signifie simplement que notre participation à un processus de changement impliquera de tenir compte aussi de nos réalités de femmes.

Tout ça pour dire que maintenant lorsqu’on m’accuse de tenir des propos féministes bourgeois, je rappelle ce que féminisme bourgeois signifie, je précise que ce n’est pas ce que je suis en train de faire et j’en termine en précisant que cela a toujours été, reste, et malheureusement restera encore un certain temps, la seule réponse des vieux ouvriéristes dès qu’une femme militante affirme son féminisme sans ambigüités et que ça les dérange.

CONCEPT

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